Réalisé par : Pablo Berger
Avec : Maribel Verdu, Macarena Garcia, Sofia Oria, Daniel Gimenez Cacho, Angela Molina, Josep Maria Pou
Sur un scénario de : Pablo Berger avec une musique de : Alfonso de Vilallonga
Genre : Drame
Film Espagnol réalisé en 2013

 

 

Synopsis du film :
Sud de l’Espagne, dans les années 20. Carmen est une belle jeune fille dont l’enfance a été hantée par une belle-mère acariâtre. Fuyant un passé dont elle n’a plus mémoire, Carmen va faire une rencontre insolite : une troupe ambulante de nains toreros qui va l’adopter et lui donner le surnom de "Blancanieves". C’est le début d’une aventure qui va conduire Carmen/Blancanieves vers elle-même, vers son passé, et surtout vers un destin à nul autre semblable…

 
 

Analyse de film :

Critique analytique :

Ces derniers temps revisiter des contes semble être devenu une mode. Blancanieves que l'on pourrait littéralement traduire par Blanche Neige est plus qu'une simple variation sur le conte des frères Grimm. En effet, Pablo Berger intègre intelligemment les éléments classiques du conte : la marâtre qui est odieuse, la pomme empoisonnée, les sept nains qui ne sont plus que six et qui comptent un travesti. La trame de l'histoire semble recouper plusieurs contes. En effet, comme dans Blanche-Neige, la mère de cette dernière meurt en couches et son père se remarie avec une femme méchante qui déteste Blanche-Neige. Comme dans Cendrillon, la petite fille est obligée de faire le ménage et de s'occuper de la maison. Enfin, le défilé des prétendants destiné à réveiller la jeune femme n'est pas sans rappeler un autre conte : la belle au bois dormant.

Blancanieves

Se basant sur divers contes, Blancanieves propose des lectures plus complexes. En ce qui nous concerne, nous proposons l'interprétation suivante. Il nous ait apparu que le film proposait de nombreux symboles phalliques ou des scènes aux fortes allusions sexuelles. La première allusion au sexe apparaît avec la naissance de Carmencita (future Blancanieves) puisque cette naissance est nécessairement synonyme d'acte sexuel et de conception. Après la mort en couches de Carmen, le père de Carmencita se remarie avec Encarna une femme machiavélique et cruelle. Encarna n'est pas une marâtre classique. Pablo Berger l'a volontairement transformé en une femme moderne et sexuellement libérée. En effet, Encarna est une adepte du sadisme. Elle lie même la tauromachie et la puissance du taureau à sa sexualité. La mort d'Encarna implique également une forte dimension sexuelle. En effet, le réalisateur espagnol choisit de faire encorner Encarna par un taureau. La référence sexuelle est rendue explicite dans le sens où le taureau n'est pas filmé. On voit seulement Encarna et l'ombre des cornes du taureau qui ne vont pas tarder à transpercer le corps de la marâtre.

Blancanieves

Depuis sa plus tendre enfance, Carmencita est l'incarnation même de l'innocence. Même lorsqu'elle est exploitée par sa belle-mère, la petite fille conserve son âme d'enfant et parvient à rendre le sourire à son père maltraité par Encarna. Devenue femme, elle devient l'incarnation même de la pureté. Pourtant, sa beauté ne laisse personne indifférent et même lorsque Encarna envoie l'un de ses sbires pour la tuer, ce dernier ne peut s'empêcher de l'embrasser. Cette scène est très ambiguë dans le sens où il est difficile de savoir si c'est la beauté de Carmen qui est à l'origine de l'envie de l'embrasser ou s'il s'agit d'un désir lié à la mort. Devenue amnésique, Carmen est recueille par une troupe de nains toréadors. Ses nouveaux amis la surnomment alors Blancanieves comme dans le conte. Désormais symbole de pureté, Blancanieves chamboule pourtant tous les codes. Avec sa coupe de cheveux à la garçonne, elle joue sur son androgynie en combattant comme un homme des taureaux dans l'arène. Si l'on considère que le taureau est la représentation même de la virilité, de la puissance masculine, alors Blancanieves y fait face à chaque fois qu'elle entre dans l'arène. Peut-on y voir l'incarnation de la femme moderne ? Possible.

Après avoir mangé la pomme et être tombée dans un sommeil profond, Blancanieves devient l'une des attractions du spectacle dirigé par un homme peu scrupuleux. Les spectateurs paient pour embrasser la jeune femme qui ne se réveillera pas. On ne peut pas rester indifférent face à ce défilé de prétendants qui assouvissent plus ou moins certains de leurs désirs inavoués. Le principe même de payer pour disposer un instant d'un attribut sexuel (ici la bouche) peut dans une certaine mesure rappeler une forme de prostitution. De plus, si Blancanieves se retrouve la vedette de ce spectacle c'est parce que cette dernière a signé un contrat avec un promoteur ressemblant à certains égards au diable en personne. Dans ce contrat, il était stipulé que la jeune femme lui appartenait à vie.

Blancanieves

Bruno Bettelheim a proposé une explication de type œdipienne pour expliquer le conte Blanche Neige. Ce dernier avance que certains parents se sentent menacés par leurs enfants devenus adolescents. Dans le film, on peut se demander pour quelle raison la marâtre Encarna décide de se débarrasser de Carmen après la mort de son père. La mort du père n'est sans doute qu'un prétexte pour se débarrasser d'une jeune fille devenue une femme dont la beauté la menace. Bruno Bettelheim explique que la période de vie commune entre Blanche Neige et les nains correspond à un moment d'initiation aux dangers de la vie. Il considère que l'épisode de la pomme empoisonnée correspond à l'acceptation par le jeune adulte de sa sexualité. S'ensuit alors une période dite de latence durant laquelle le nouvel adulte travaille à sa maturité. Pablo Berger explicite volontairement cet épisode en plongeant Blancanieves dans un coma profond et en sexualisant ce coma.

Blancanieves

Blancanieves est une véritable réussite visuelle. On peut y voir un hommage à Freaks, la monstrueuse parade de Todd Browning. En effet, le cirque et les nains toréadors sont des éléments se rapprochant du film de Browning. Comme dans Freaks, il ressort de ce monde particulier une certaine fascination.

Que l'on soit pour ou contre la tauromachie, on ne peut pas nier que Pablo Berger parvient à magnifier les scènes de tauromachie. On sent tout le respect mêlé à l'admiration lors des combats. Quelque chose de solennel émane de ces rencontres entre l'homme et l'animal. A cet égard, l'une des plus belles scènes du film est celle où Blancanieves et le taureau se retrouvent face à face. Dans cet instant suspendu, le public agite des mouchoirs blancs afin d'épargner le taureau vaillant.

L'autre réussite de Blancanieves consiste à entremêler réalité et imaginaire si intimement que l'on ne parvient plus à les distinguer comme le montre la dernière scène du film. Pas tout à fait vivante, pas tout à fait morte, Blancanieves est là sans être là. Seul le baiser de son prince devenu un nain peut réveiller en elle des sentiments qui se soldent par des larmes.

Blancanieves

Enfin, il semble essentiel de souligner les performances des acteurs et la composition musicale d'Alfonso de Vilallonga. Maribel Verdu est terrifiante dans le rôle d'Encarna la marâtre toujours plus cruelle. La jeune Sofia Oria qui incarne Carmencita apporte une touche d'innocence particulièrement touchante. Entre force et fragilité Macarena Garcia qui incarne Blancanieves adulte est absolument incroyable.

Étant donné que Blancanieves est un film muet, la composition d'Alfonso de Villalonga est essentielle. Rythmant parfaitement le film, la musique permet de mettre des mots sur la large palette d'émotions qui traversent le film. On apprécie tout particulièrement les musiques typiquement espagnoles plongent le spectateur dans l'ambiance andalouse. Malgré le noir et blanc, la musique permet de sentir la chaleur écraser les personnages et de nous faire imaginer toutes les images du film jaunies par la puissance du soleil.

Erin

Critique :

Après le succès mondial de "The Artist", voici un autre film récent qui est en noir et blanc mais aussi muet, nommé "Blancanieves", lauréat de 10 Goyas : meilleur film, meilleure actrice (Maribel Verdu), meilleur espoir féminin (Macarena Garcia), meilleur scénario original, meilleure direction artistique, meilleurs costumes, meilleurs maquillages et costumes, meilleure photographie, meilleure chanson originale (No te puedo encontrar), meilleure musique originale (Alfonso de Villalonga). Après les deux versions américaines de Blanche-Neige sorties en 2012 (la première de Tarsem Singh avec Julia Roberts et Lily Collins; la deuxième de Rupert Sanders avec Kristen Stewart et Charlize Theron), le réalisateur de l'étonnant "Torremolinos 73", Pablo Berger, revisite le célèbre conte mais de manière plutôt originale : en effet, il insère cette histoire dans les années 1920 dans l'univers de la corrida.

Blancanieves

Signer son film en noir et blanc et en muet est toujours un sacré défi. Techniquement, c'est évidemment très réussi : on a vraiment l'impression de voir un vieux film et on apprécie toujours de voir de nombreuses références cinématographiques. Il y a évidemment beaucoup de travail (photographie, lumière...) qui permet de nous plonger dans cette période cinématographique, mais cela permet aussi au long-métrage de dégager une certaine élégance. C'était également un sacré pari de revoir ce conte qu'on connait tous par coeur. Comment nous surprendre à nouveau ? Pablo Berger a compris qu'il ne s'agissait pas simplement de donner du style et d'être original par rapport aux autres films qu'on a actuellement l'habitude de voir. Il a réussi à donner énormément de force et d'émotion à son film. Les scènes entre la jeune "Blanche-Neige" et son père sont par exemple particulièrement touchantes. Il y a peu de "dialogues" mais pourtant on comprend toujours les enjeux de cette histoire. Et même si on connait les péripéties de l'histoire, Berger arrive à insérer dans son film une forme de suspense. Bref, malgré les difficiles exercices du muet, du noir et blanc et de la réécriture, le film m'a surprise et ne m'a pas ennuyé car j'ai trouvé l'ensemble rythmé.

Après avoir vu certaines critiques négatives, je précise également que même si la corrida est présente dans le film, il ne faut pas essayer de faire de débat pour ou contre. Je respecte évidemment les avis négatifs (on a le droit de ne pas aimer ce film évidemment !) et ceux qui sont contre la corrida, c'est mignon, c'est humain, je respecte totalement cette opinion, mais je ne pense pas que ce soit le but du film. La corrida est surtout un aspect typiquement espagnol qui permet à cette réécriture de Blanche-Neige de s'ancrer dans une dimension culturelle, presque nationale. De plus, ici la corrida, c'est aussi un moyen d'aborder des sujets comme l'héritage familial ou le danger : en effet, Blanche-Neige a raté certains moments avec son père mais elle essaie de rattraper enfant ce temps perdu. La corrida, c'est le métier de son père et c'est aussi grâce à cette activité qu'elle va se rapprocher de lui. Même s'il a du mal à bouger, le père arrive encore à vivre en lui transmettant sa passion. Lui transmettre cette passion, c'est en quelque sorte une belle preuve d'amour. De plus, on comprend bien que Carmen/Blanche-Neige a ça dans le sang et c'est grâce à son talent qu'elle va pouvoir en quelque sorte s'émanciper et échapper à sa belle-mère. Elle se met aussi en danger en affrontant cet énorme taureau, mais ne se méfiera pas d'une simple pomme qui est en réalité empoisonnée. Enfin, dans ce type de film, la musique est évidemment primordiale. Ici, le travail d'Alfonso de Villalonga est très réussi : il réussit à nous transmettre les "dialogues manquants" et de renforcer également l'émotion. Et même si elle est omniprésente, elle n'est pas envahissante, dans le sens où elle ne nous lasse à aucun moment.

Blancanieves

Les acteurs sont également tous excellents car sans prononcer de paroles, ils arrivent également à transmettre de l'émotion et tous ce que ressentent et font les personnages. Ils arrivent à être expressifs mais sans en faire des caisses. Maribul Verdu est géniale dans le rôle de la méchante belle-mère de Blanche-Neige. Ce qui est génial, c'est que même si le film ne parle pas directement de la vieillesse, la présence de ce thème reste fort : le maquillage est discret mais pourtant, on voit bien la présence de rides au fur et à mesure qu'on avance dans le film, et Verdu ressemble par moments à une sorte de Lady Gaga/Anna Wintour/Victoria Beckham tout en restant classe et adapté aux années 1920, son look ne parait pas anachronique. J'ai également beaucoup aimé les deux actrices qui jouent Blanche-Neige : la première, la jeune Sofia Oria, est toute mignonne et très touchante; et la deuxième, la très fraiche Macarena Garcia, est une véritable révélation. Daniel Gimenez-Cacho est également très touchant dans le rôle du mari en deuil et du père qui essaie de se dévouer pour sa jeune fille même s'il est cloué dans son fauteuil roulant et qu'il a du mal à faire face à sa nouvelle femme. J'ai également apprécié la petite apparition d'Angela Molina et les nains toreros sont très attachants (notamment Josefa et le nain amoureux de Blanche-Neige).

Tinalakiller

 
 
 

Photos du film :